Un discours s’est s’installé, d’abord sur les réseaux sociaux, puis dans les conversations, bientôt il sera dans les meetings : celui qui désigne l’étranger, et plus précisément le voisin guinéen, comme la source de nos maux. Ses promoteurs se disent nationalistes. Ils ont fait de cette désignation leur unique cheval de bataille, faute, peut-être, d’en avoir un autre.
Ce n’est pas une impression. Au cours de l’été, le ministre de l’Intérieur lui-même appelait à combattre les discours d’exclusion visant les communautés étrangères, après des signalements de menaces et d’intimidations contre les Guinéens. Trois organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, exhortaient l’État à agir. En septembre, un collectif d’associations tirait à Dakar la sonnette d’alarme, craignant pour la cohésion sociale et pour l’image du pays. Quand l’alerte vient à la fois du gouvernement et de la société civile, c’est que le mal est réel.
Un État a le droit, et même le devoir, de réguler l’entrée et le séjour sur son territoire, de lutter contre l’irrégularité et de faire respecter ses lois, comme je l’ai déjà écrit dans un texte intitulé « La teranga est loin de la xénophobie » et publié dans la presse. Aucun Sénégalais sensé ne conteste cela. Mais réguler n’est pas stigmatiser. Appliquer la loi à des individus n’est pas condamner une nationalité entière. Et l’on ne règle pas le chômage des jeunes en leur offrant un coupable à regarder.
C’est là le mécanisme, vieux comme la politique. Quand les promesses ne se tiennent pas, quand la vie est chère et l’avenir incertain, il est tentant de transformer la frustration en ressentiment, et le ressentiment en adresse. L’étranger est le destinataire idéal : il vote peu ou pas, il se défend mal, et son éloignement du pouvoir rend l’accusation sans risque. Celui qui l’emploie ne résout rien. Il déplace la question, et il y gagne du capital politique.
Et c’est là que la dérive devient la plus grave. Dans ce tohu-bohu, des Sénégalais, nés ici, de parents et de grands-parents nés ici, se voient pris pour cibles pour une raison unique : ils parlent le pulaar. Il se trouve des gens, sûrs de leur ignorance, pour leur dénier leur sénégalité, comme si la nationalité se jugeait à l’accent ou à la langue maternelle. Le Fouta, le Boundou, le Fouladou, le Dandé Mayo font partie de ce pays depuis bien avant que nos frontières n’existent sur une carte. Les Peuls et les Toucouleurs voire les pulaar ne sont pas des invités du Sénégal : ils l’ont bâti, défendu et gouverné. Quand on cesse de distinguer l’étranger du concitoyen, on ne protège plus la nation, on la découpe. Car si la langue devient un critère d’exclusion, aucune communauté n’est à l’abri : ni le Sérère, ni le Diola, ni le Mandingue, ni le Soninké, ni personne, le jour où le vent tournera.
Le prix, lui, sera payé par le pays tout entier. Le Sénégal s’est longtemps raconté comme une terre d’hospitalité. Cette réputation n’est pas une ornementation : c’est un capital moral, diplomatique et économique, accumulé pendant des décennies. Elle nous a valu des amitiés, des soutiens, des portes ouvertes. On peut la dilapider en quelques mois de discours bien choisis. Et je pose une question qui devrait faire réfléchir : que deviennent, le jour où nous aurons fermé la porte, les millions de Sénégalais qui vivent, travaillent et commercent hors de nos frontières ? On ne réclame pas pour les siens un accueil que l’on refuse aux autres.
Il y a aussi une question de dignité. Les Guinéens ne sont pas des inconnus. Nous partageons avec eux une frontière, des familles, des langues, des siècles d’échanges. Les faire passer pour une menace, c’est nier notre propre histoire, et c’est surtout offrir à nos enfants une définition étroite et fausse de ce qu’être Sénégalais veut dire.
Le véritable nationalisme est exigeant. Il se mesure à la fidélité envers ses valeurs, à la rigueur de ses institutions, à la qualité de son état civil, à la justice de ses lois. Il se tient droit devant ses propres défaillances au lieu de les reporter sur autrui. Celui qui a besoin de haïr pour aimer son pays ne l’aime pas encore tout à fait.
Je n’ai jamais cru que la colère fasse de bonnes phrases, ni que l’indignation tienne lieu d’arguments. Pour autant je ne demande pas que l’on cesse de débattre de l’immigration. Je demande qu’on le fasse avec les mots d’un peuple qui se respecte. Le jour où l’on confondra la fermeté et la haine, nous aurons perdu quelque chose que ni les lois ni les frontières ne sauront nous rendre.
Assez, c’est assez. Il faut que ça s’arrête.
